Tout d'abord, cet exercice partage avec le commentaire simple l’analyse fine d’un extrait remarquable en vue de la synthèse organisée des observations sous forme d’un bilan de lecture personnel. Il y ajoute une visée synthétique plus développée puisque l’analyse va porter sur un ensemble par définition hétérogène. Le candidat ne pourra plus s’appuyer sur la logique interne du texte unique. Il devra réintroduire dans son analyse les inévitables différences et divergences.
L’exercice est donc beaucoup plus difficile puisqu’il demande un esprit d’observation plus développé et une culture littéraire plus assurée.
Cette volonté de mettre en parallèle deux textes peut procéder de plusieurs intentions :
* montrer la récurrence d’un thème chez un auteur, les réemplois, les évolutions qu’il subit…
* montrer l’importance d’un thème à une époque donnée, pour un mouvement littéraire…
* faire découvrir la différence de traitement selon les écoles ou les personnalités…
* insister sur les écarts de traitement lors de réécritures : réinterprétation, parodie, pastiche, changement de registre…
* attirer l’attention sur l’intertextualité,
* expliquer un texte par un autre texte…
Dans tous les cas, les similitudes doivent être suffisamment explicites pour justifier le rapprochement des extraits.
Si dans un premier temps, le candidat doit identifier les ressemblances et les différences, il ne peut en rester à cette vision contrastée insuffisante à constituer le bilan de lecture organisé attendu de lui. La seule manière d’échapper à la dichotomie est bien de dégager une problématique transverse illustrée par deux ou trois axes regroupant pour chacun d’eux les ressemblances et les différences constatées de façon à construire un véritable raisonnement structuré.
Un exemple:
Bérénice, reine de Palestine, aime passionnément Titus, l'empereur romain. À l'issue de la cérémonie du couronnement, sa confidente Phénice lui a laissé entendre que la raison d'État pouvait s'opposer au mariage.
Bérénice (à Phénice)
Le temps n'est plus, Phénice, où je pouvais trembler.
Titus m'aime, il peut tout, il n'a plus qu'à parler :
Il verra le sénat m'apporter ses hommages,
Et le peuple de fleurs couronner ses images.
De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur ?
Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur ?
Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée,
Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée,
Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat,
Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat ;
Cette pourpre, cet or, que rehaussait sa gloire,
Et ces lauriers encor témoins de sa victoire ;
Tous ces yeux qu'on voyait venir de toutes parts,
Confondre sur lui seul leurs avides regards ;
Ce port majestueux, cette douce présence.
Ciel ! avec quel respect et quelle complaisance
Tous les cœurs en secret l'assuraient de leur foi !
Parle : peut-on le voir sans penser comme moi
Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naître,
Le monde en le voyant eût reconnu son maître ?
Mais, Phénice, où m'emporte un souvenir charmant5 ?
Cependant Rome entière, en ce même moment,
Fait des vœux pour Titus, et par des sacrifices,
De son règne naissant célèbre les prémices.
Que tardons-nous ? Allons, pour son empire heureux,
Au ciel qui le protège offrir aussi nos vœux.
Analyse du texte ci-dessus:
Dans Bérénice de Jean Racine, l'héroïne éponyme, reine de Palestine, est passionnément éprise de l'empereur romain Titus au couronnement duquel elle vient d'assister. Dans la dernière scène de l'acte I, Phénice, sa confidente, lui a laissé entendre que la raison d'État pouvait s'opposer au mariage qu'une passion partagée semblait lui promettre. Bérénice, loin de considérer les doutes émis par Phénice, évoque alors avec exaltation la nuit du couronnement.
Cet extrait est un plaidoyer destiné en quelque sorte à conjurer les apparences. Bérénice puise des forces pour lutter contre l’adversité en mobilisant le souvenir vivace de l’aimé dans sa toute-puissance.
Cette tirade s’inscrit dans le registre lyrique par la vigoureuse évocation de sentiments d’admiration et d’espoir.
Une passion exubérante et admirative
Accumulations renforcées par les démonstratifs, nombreux pluriels,
Le tableau contrasté des feux, des lueurs sur le fond nocturne, abondance d'expressions dénotant couleurs et lumières,
La présence des flammes et de la lumière a une valeur métaphorique : elle témoigne autant de l'embrasement du cœur de l'héroïne que de la beauté du spectacle nocturne.
Atmosphère religieuse, le peuple et les notables rendent un culte à l’empereur-dieu,
Titus est le feu parmi les flammes, la lumière fascinante qui attire tous les regards. Cette focalisation est nette : l'énumération de l'assistance, "cette foule de rois, ces consuls, ce sénat", met en valeur par contraste l'unicité de Titus. L’empereur est le foyer vers lequel convergent les regards de la foule de sujets fidèles qui se contentent d’admirer (d’adorer religieusement ?) comme en témoigne la métonymie du vers 309 « tous ces yeux qu'on voyait venir de toutes parts ».
Importance des regards qui confèrent une hyper réalité à ce spectacle fantasmagorique : Bérénice parle d'un "souvenir charmant" au vers 317, c'est-à-dire d'un souvenir envoûtant selon le sens de l'adjectif au XVIIe siècle.
Hypotypose, souvenir hallucinatoire qui recrée la présence aimée,
Dans Bérénice, l'accumulation remarquable des signes de la puissance impériale fait penser au registre secondaire laudatif (plutôt cornélien). Notons que, dans le vocabulaire précieux, « l’empire » est tout autant le pouvoir politique que l’emprise sur les cœurs. L’amoureuse est sujette8.
8 Bérénice en 1670 constitue l’apogée du succès de Racine dans le théâtre galant. Racine s’inscrit dans l’idolâtrie précieuse de la personne aimée. Pourtant, dans une perspective janséniste, ce culte innocent pouvait prendre un tout autre sens sacrilège dans la mesure où la passion introduit le désordre quand elle rend à la créature l’adoration due à Dieu seul. On comprend alors mieux pourquoi depuis 1666 Racine avait rompu avec Port-Royal qui l’avait accusé d'être un « empoisonneur public ». Racine avait alors défendu son statut controversé d’auteur dramatique qui, sans avoir produit des pièces saintes, avait du moins écrit des œuvres innocentes.
Une volonté de convaincre
Importance du regard chargé de confirmer des impressions par son réalisme : tout se passe comme si la vue jouait le rôle du témoin favorable appelé à prouver la victoire de l’amour sur les conventions,
Interrogations (qui témoignent aussi d’une affectivité ébranlée), apostrophes, impératifs,
Discours impressif.
L’exaltation de la reine exprime en filigrane l’inquiétude qui sourd secrètement. La syntaxe accumulative peut se lire comme le signe de la hâte que met Bérénice à prodiguer des preuves. C'est sans doute elle-même aussi qu'il s'agit de convaincre. Les démonstratifs qui actualisent les éléments de la scène sont des évidences destinées à persuader Phénice. Cette stratégie a cependant son origine dans une logique des sentiments et non dans un examen rationnel des réserves émises par la suivante. Bérénice fuit les aspérités de la politique romaine qui interdit à un empereur d'épouser une reine étrangère pour se réfugier dans le souvenir de cette nuit grandiose. C’est une forme de régression infantile loin de la brutale réalité, dans le rêve et le monde trompeur des désirs.
Plan possible
Problématique : comment l'évocation du couronnement de Titus magnifie à la fois la passion de Bérénice et révèle son inquiétude quant à leur amour ?
1. Un tableau exalté
1. Un tableau
2. Lumières et couleurs
3. L’expression de la passion.
2. L’idéalisation de Titus
1. Les symboles de la puissance
2. Titus au centre des regards
3. La fierté d'une amoureuse. Titus transfiguré par la passion.
3. L’inquiétude de Bérénice
1. Une tentative de persuasion
2. Une inquiétude sourde.
Bérénice est une héroïne passionnée qui célèbre son amour, qui cherche à se rassurer contre son doute secret. Elle veut encore jouir de ce qu’elle pressent comme ôté, perdu. C’est sans doute ce qui maintient un peu le texte dans le climat racinien. En effet, Racine nous brosse un théâtre des illusions qui crée l'ironie tragique : Bérénice ignore qu'au même moment Titus a renoncé à leur amour, ce que le spectateur va apprendre dès la scène suivante. Le destin est en marche. La mort n’est pas inéluctable comme dans les autres tragédies. Racine lui a substitué « cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie », cette déréliction de la vie qui se retire, qui se dissout dans l’absence.
J'espère avoir réussi à t'aider. N'hésite pas si tu as d'autres questions.
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